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la cafétéria et autres réflexions





Le portail électrique de la résidence ne fonctionne toujours pas. J'ai garé ma voiture sur la place réservée aux urgences pour que tu n'aies pas trop à marcher.La porte de l'ascenseur couine : ça va t'agacer.


Il est midi, en entrant dans l'appartement je lance un joyeux "bonjour mon papa", je pose mon sac à dos dans la chambre et  je pars à ta recherche pour te faire un bisou. Tu es là assis à ton bureau classant des papiers, ou  lisant tes mails. Une fois de plus je me dis que nous avons de la chance Frère et moi d'avoir un papa de 94 ans complètement autonome et en pleine possession de ses facultés intellectuelles. Et puis je mesure aussi la contre partie acceptée depuis longtemps : je ne sais pas lequel a déteint sur l'autre de Ma ou de toi, mais Pa, reconnais que depuis la disparition de Ma tu as-parfois-un peu plus mauvais caractère.
T'inquiète pas, je me suis entraîné et le défi est d'accepter toutes les critiques sans sourciller (merci au passage à mes maîtres de Taiji) :
-"tu arrives trop tard ... trop tôt...tu arrives toujours à la même heure"
- "non je ne veux pas que tu m'aides...si tu ne m'aides pas je ne vais pas y arriver !"
Nous discutons un peu, tu racontes tes soucis de la semaine :
-la femme de ménage qui ne remet jamais les objets en place
- tes difficultés pour remplir  ta déclaration d'impôts  en tenant compte de la disparition de Ma en 2014
- ton rendez vous chez le kiné, ta visite chez le toubib, ta séance cinéma de la semaine ...
Puis c'est le départ au restaurant ;  tu n'aimes pas qu'on modifie tes habitudes. Frère comprend mal pourquoi j'accepte d'aller avec toi à cette même cafétéria de la galerie marchande... 
Nous avons pris nos petites habitudes : plateaux  composition du hors d'oeuvre, choix du plat et du dessert, passage en caisse. Les employés ont fini par nous connaitre. Tu aimes t'asseoir à la même place  près du grand arbre en plastoc si bien imité. A tour de rôle nous allons chercher notre plat et nos légumes.
J'aime regarder les gens qui nous entourent les familles, les retraités, les travailleurs prolétaires ou petits bourgeois. 
Bien sûr je regrette parfois de ne pas pouvoir manger en terrasse au soleil dans un vrai restaurant,  mais la satisfaction de te voir calme et détendu prime  :  "nous mangeons à notre rythme" dis tu, et tu as raison.
Un bémol quand même : as tu dit à ton toubib que tu te prenais deux desserts ? l'insuline après la tarte aux pommes et les oeufs au lait ... j'ai des doutes et comme un sentiment de culpabilité de ne pas oser t'en parler. 
(et j'aime quand tu refuses la madeleine confectionnée par les escalators selon la recette de Ma et que tu dis  d'un air sévère :  non, je suis diabétique !) .
Quand tu as fini ton dessert, je vais chercher les cafés allongés dont un avec deux c*nderel  et mes 2 boules de glace : cerise et rhum raisin .

Parfois, ensuite,  nous allons au cimetière ; je dépose quelques cailloux colorés ou des fleurs sur la tombe de Ma ...  te souviens tu Pa qu'elle n'aimait pas les fleurs ?
Puis nous rentrons à l'appartement... Tes genoux te font souffrir mais tu marches bien quand même. Tu t'assois devant la télé dans ton fauteuil et souvent tu t'endors. Machinalement tu manies la zapette et c'est un peu dur pour la concentration.
C'est à ce moment souvent que j'ouvre mon ordinateur ce qui te déplait même si c'est plus pour travailler que pour jeter un oeil à mes e mails ou aux réseaux sociaux
Je regarde les photos de Ma souriante et de Frère .Je me dis que j'ai promis de  scanner les photos qui se trouvaient dans le porte feuille de Ma  et je me dis qu'il n'y en avait pas de moi et ça me fait mal.
Puis vient pour moi le moment de reprendre la route  le coeur serré  de te voir à la fois si en colère contre le moindre manquement à l'ordre que tu t'es construit et si vulnérable et attendrissant. J'enrage après le silence des non dits. Tu n'aimes pas ou comprends mal que j'aie tant voulu sortir du cadre que vous aviez tracé pour moi.
Tu ne passes sans doute pas ici, alors je vais en profiter  pour résumer : reste debout et droit mon papa  et doucement sur la tarte aux pommes ... je t'aime. 
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